Je suis rentré vers 20h. J’ai mis l’eau à bouillir et mis en marche l’ordinateur. Elle était connectée. Il restait quelques pâtes, je les ai mises à cuire. Elle m’avait envoyé un message. Le minuteur a sonné, les pâtes étaient prêtes, ma réponse aussi. Nous nous sommes données rendez-vous au café de la rue Clerc. Elle était à l’heure, j’avais un peu de retard. Le garçon a rapidement pris notre commande. Elle travaillait pour une association. Avant elle vivait sur Nantes. Nous nous sommes revus, sa présence ne m’était pas désagréable. Elle venait d’avoir 30 ans, je l’ai demandé en mariage. Tous mes cousins n’ont pu venir à la cérémonie, sa famille représentait le plus grand nombre. J’ai été muté à Orléans, elle m’a suivi. Nous avons eu un premier enfant, Luc. Nous avons acheté un pavillon. Le jardin était grand et assez reposant les Dimanches. Un jour en rentrant du travail j’ai cru l’entendre au téléphone avec un amant. Je n’ai pas osé lui en parler. On a oublié. On a eu un deuxième enfant, une fille. Quand elle eut l’âge de courir, la maison est devenu trop étroite. Les rentes du crédit était importantes, nous avons dû attendre. En décembre de l’année suivante j’ai eu mon augmentation, nous avons déménagé, un peu plus loin du centre, un peu plus grand. Les enfants sont partis à l’école. Elle est partie de la maison. Les enfants se sont adaptés. La maison est devenue trop chère, l’immobilier a chuté, je ne pouvais plus rembourser. On m’a trouvé un foyer, temporaire. J’ai pu voir encore un peu mes enfants. Au travail on a remarqué mes petits vols de sucre et de café. Comme mes objectifs n’étaient plus atteints, on m’a licencié. Personne n’a voulu me réembaucher. Sans économie j’ai dû vivre au plus simple. Je me suis mis à mendier rue Jean Jaurès. Les passants rarement me regardaient. Chaque jour je m’effaçais un peu plus jusqu’au jour où l’ambulance m’a emmené et n’a pas su me réveiller.
A s’épuiser de nager dans le noir liquide vaseux de ces océans sans horizon, à s’acharner pour atteindre la promesse d’un îlot qui n’aura pour contour que son mirage, on se sent faiblir et trembler face à une chute annoncée dans un abîme gluant sans fond.
- Inspiré par l’homme au dé
L’allée annonçant l’entrée de la propriété s’étend sans fin vers le lointain. Les pins aux troncs arc-boutés s’amoncellent le long du tracé, étouffant les quelques rayons de lune qui essayent d’y pénétrer. La cour, bien plus dégagée, habille le lieu d’un lourd manteau de silence, d’un silence vide qui n’en finit pas de raisonner dans le cœur de l’antre et qui par la force de sa présence insistante affole les bruits alentours. Se dresse alors la façade principale, haute de tant de mètres, gardienne intemporelle de la droiture du bâtiment, ferme et impassible elle ne s’orne que de quelques moulures sans fantaisies. Toutefois, si l’on s’attarde un instant de volutes charnelles s’en dessinent par endroit et laissent espérer quelques murs plus doux. Les imposantes fenêtres de six carreaux vêtues vous scrutent à tout instant de leur regard sans fond, reflet des plus longues nuits sombres d’hiver. Elles enregistrent sans mot dire toutes leurs observations et jugements dans le froid de leurs lames de verre. Mais en haut, au dernier étage, à la droite de la gouttière de plomb, une fenêtre brille d’une aura différente, d’une aura soyeuse et caressante, que l’on aimerait enlacer jusqu’aux confins de l’aurore. Mais tant de distance vous sépare d’elle qu’on ne peut qu’en deviner l’intérieur, sans que ce dernier ne vous ait jamais imaginé ni même attendu.
Ah celui-là, un sacré personnage, j’en vois dans la journée défiler mais des comme lui. Bon il est quelle heure. 15h. Je ne sais pas de quoi elle aura l’air, ni moi non plus d’ailleurs, j’aurai peut-être dû aller chez le coiffeur, ouais mais à vingt balles la coiffe pour les trois poils qui courent sur mon caillou. Remarque j’aurai discuté un peu, ça m’aurait détendu. Pas comme cette côte. Beaucoup trop tendue. La matraque, où que l’ai mise. Et l’autre à la télé hier soir, du pain en veux-tu en voilà, je vous jure, pas un pour racheter l’autre. Non mais y a peut-être le temps pour le coiffeur, 19h ça va faire juste, même si je ferme plus tôt, les journée sont calmes, trop calme. J’vais pas faire mon mois, les gens ils ont plus le sous, ou alors les modes changent, moi ça me dépasse. Un jour bleu, un jour noir. De vraies gonzesses. J’espère qu’elle sera mignonne, un petit brin de je sais pas quoi que j’aime bien avec de la générosité à plus savoir quoi en faire dans les … Aïe! putain con, j’ai bien failli y passer. Mon petit doigt, pauvre petit doigt, reste là petit sinon les filles elles auront peur de moi. Déjà que c’est pas la panacée. Non mais il avait vraiment une tête le client. Tiens une tête à voter pour l’autre de la télé, impressionné par le smoking, la cravate, et tout, et le langage pompeux et les mots fumeux. Mon jambon! C’est bon il est bien là, je l’ai pas oublié. J’espère qu’elle me rappellera ces petites choses, enfin je dis ça, je la connais même pas. C’est bien maman ça, se mêler de tout même de moi, enfin de moi c’est normal, mais mes amours. Enfin je vais pas m’en plaindre, enfin pas tout de suite. Bon le fil à gigot il est où? Je lui offrirai de la joue de porc, tendre et soyeuse, comme mes petites fesses, ou comme ses joues à elle, que je ne découperai pas, ah non, ça pour rien au monde, y a que la bidoche morte qui mérite mon couteau. Non et puis ça saignerait de partout. Ah je me dégoûte moi-même. Et Jéjé qui mange ses tripes entourées de tranches de lard, non mais des fois. Tiens, j’arrive au bout du pot justement. Marche bien les tripes, une mode de plus, la mode de la tripe, la tripe à la mode, la mode du slip, le slip à la mode! J’ai mis mon fétiche alors si avec ça… ah je me plongerai dans ses yeux pour y enfouir mes peines et mes doutes. Non mais j’ai des pensées dès fois. Remarque c’est pas trop mal. Et son corsage je m’y plonge… Aïe! Là, je me suis coupé, ah bravo. C’est pas grand chose mais c’est bien fait. Le sparadrap vite. Ca fera virile, même le client comme le petit dernier ça l’impressionnera, tiens avec un peu de chance il votera pour moi aux prochaines élections. Tsin tin tsin! Et le nouveau président de la république générale de la Vème du pays du steak frite et de la Charolaise est… Ah, si avec ça elle succombe pas ma louloutte.
Les lumières étalées en lignes verticales scintillaient sur les âmes souriantes. Les temps innocents berçaient nos soirées insouciantes sur le rythme d’antan. Nous étions libres de nos rages passées ensevelies sous notre bonheur présent.
- Soirée 30 ans Sam
Les premières lueurs du jour s’étalaient doucement sur les pavés de la rue St-Jacques. Les odeurs de pain chaud s’emparaient de l’espace, profitant du calme présent. On entendait encore quelque champs d’oiseaux voletant dans les arbres voisins. En bas de l’hôtel “Edouard” sortait de la petite porte Mr Omochi muni de son appareil à focal infinie. Il traversa la rue déserte et se dirigea sans un rictus vers le saint graal japonais : Notre Dame. Le parvis était silencieux et habillait sereinement la haute cathédrale. S’approchant de l’entrée pour mieux capturer les détails sculptés Mr Omochi faisait dos à une élégante ombre noire.
- J’ai dû me tromper, ce jeune quinquagénaire m’a l’air des plus frais et vivants. Je ne remarque aucune trace de maladie, d’un peu de pourri, de mal entretenu en lui. Il doit y avoir erreur. Mais je ne me trompe jamais, enfin rarement, enfin de temps en temps mais pas souvent. Et puis les quelques fois où je suis passé trop tôt il y avait quand même un petit quelque chose, un peu de misère ou de guerre ou de mauvais air. Mais là, rien.
A quelques mètres au-dessus de la scène voletait un pigeon un peu trop gras, un peu trop vieux. Il se posa après un court vol plané sur une gargouille centenaire. A aucun moment il ne s’imagina que très bientôt les sirènes rugiront, que les pneus crisseront, les ambulanciers s’agiteront. De toute façon il ne s’imaginait jamais grand chose si ce n’est une boule de graisse bien huileuse avec de la levure en dessert. Détendu il se relâcha, son guano tomba, et sur l’objectif de Mr Omochi s’étala. Allégé il s’envola, la gargouille sous le poids se détacha, tout en bas s’écrasa, et Mr Omochi une dernière fois expira.
Le ciel perdit son bleu azur. L’orangé, plus sombre, prit place doucement étalant ses rouges feux sur les nuages retardataires. A ces visions je faiblis, baillai aux corneilles et m’enfonçai dans le fauteuil jaune au centre de la pièce. Mes yeux coulèrent dans le fond de leur poche. Noir. Clos. Profondeur.
- Vous êtes en retard! Le regard fixe et grand ouvert un chat mauve aux accents de trompette m’ordonna de le suivre. Voici les clefs, n’oubliez pas de passer le balai une fois par semaine! Et surtout aucune tentative de crawl, brasse ou autre nage. Pas touche à la mer! Portez-vous bien!
- Mer? Quelle mer?
A ces derniers mots déjà il n’existait plus, le chat n’était plus.
En face de moi s’élevait un phare immense aux rondeurs infinis. Si grand que je n’osai en faire le tour. La clef tourna dans la serrure et l’intérieur se dévoila. Les murs étaient silencieux, seul s’exprimaient quelques fissures, craquelures dans les coins reculés. Entre les murs de grandes fenêtres donnaient sur la mer à perte de vue, une mer lisse et endormit. A droite, au Nord, derrière moi, la mer. Les autres étages étaient semblables, sans fioritures, très épures. Et partout quelques pelures, écorchures, cassures le long des murs. Je ne pouvais laisser cela comme ça. Je pris la plus grande tige aplatit, les plus beaux pinceaux de la garde robe et m’attelai à la tâche : frottant, décapant, lissant les imperfections qui m’entouraient. Mais plus je les corrigeais, plus il en apparaissait, un vrai cauchemar! Les jours passèrent, autant de fois que se cacha le soleil. Le labeur durait, les petits trous se reproduisaient, les lapins dansaient, les murs riaient, Mary Poppins s’ennuyait et le pinceau râlait. Jamais je ne lâcherai! Je vous aurai! Maudit chat, c’est toi qui te joue de moi. Je reconnais ça et là ta griffe dans les poques de ces murs droits. Mais tu ne m’auras pas! Bientôt cette tour brillera. Bientôt ses fondations chanteront la fierté de leur pureté.
Une mouette passa, le pinceau m’en tomba et l’espoir s’écroula. J’en resterai là. Jamais les pièces ne retrouveront leur éclat. Même pas moi. Je m’assis, abasourdi, au centre et me repentis. Les jambes croisées, les bras oubliés, j’étais lassé. Seul mes yeux osaient scruté cet intérieur si irrégulier. Le soleil se cacha encore deux, trois fois. Mes sens se calmèrent, mes pupille s’habituèrent, les trous me parlèrent. Nous échangeâmes, firent connaissance de nos âmes et quelques soleils plus tard nous nous embrassâmes.
- Objet 1 (à deviner):
Objectif:
Sa silhouette se présente simple et légèrement allongée. Elle ondule au trois quarts mais garde une ligne générale droite. Elle a été fondue dans un métal simple et abondant, puis polie grossièrement. Aucun ajout de couleur ne lui a été appliqué ce qui lui confère une apparence brute. Par sa légèreté elle se manie aisément dans l’air, dans un liquide comme dans une matière soluble ou gélatineuse.
Poétique:
Je la vois se reposant langoureusement à la terrasse d’un café, prête à se plonger dans un bain chaud de soleil des heures durant. Elle s’amuse de ses reflets, des éclats qu’elle fait jaillir dans les yeux de ses voisins. Garce, elle n’hésite pas à étendre ses lignes et ses proportions parfaites. Moi même, je l’avoue, je me laisse piéger par ses jeux enfantins et la fixe silencieux de mes yeux. Pourtant ici à Paris elle n’est pas unique, des milliers comme elle se prélasse fière et s’affiche en publique. Oui mais aucune autre n’a son allure si particulière, si envoûtante à mon imaginaire.
- Objet 2:
Toujours aimable, jamais un râle, elle trône depuis toujours dans cet espace si chaleureux et familiale. Prête à vous accueillir tous les temps de la journée, que vous soyez nombreux et joyeux, ou écrivain solitaire et silencieux. Son long dos, allongeable, résiste sans grand mal aux blâmes et autres brimades là où d’autres s’affalent et se rétament. Elle n’est pas de sable mais d’un bois fier sur 4 pieds, ma table.
Juste avant que ne s’abattit le pont d’acier sur le sable il regarda une dernière fois la photo du doux visage de son amour que le grain vieillissant et le flash trop puisant avait angélisé. Il l’embrassa et la glissa dans la poche gauche de sa veste, juste à côté de son matricule. L’enfer s’ouvrit alors. La gueule grande ouverte, prêt à happer et déchiqueter chacun de ses compagnons et lui-même. Déjà il étouffait sous l’odeur des chaires éclatées. La nausée avait montée tout au long du voyage et débordait désormais de tous ses orifices. Il cracha, vomit toutes les peurs qui le terrassaient, se reprit et se lança à l’assaut de ce monstre sanguinaire. En même temps que le sang emplissait la mer, la rage nourrissait ses pas. Mais l’ennemi était partout et nulle part on ne le voyait. La reverra-t-elle? Les balles sifflaient leur haine et venaient s’abattre au hasard de leur appétit. Tâtonnant, remuant sur ce terrain qu’il ne connaissait, il avançait centimètre par centimètre. A sa droite le crâne d’un soldat explosa, à gauche s’écroulaient cent milles âmes agonisantes. Que fait-elle en ce moment? Il tirait au hasard, encore indemne. Pour combien de temps encore? Il se leva, cria, hurla de toutes ses forces pour repousser au plus loin sa mort. Le sol était meuble, ralentissait ses pas, alourdissait sa course, mangeait ses forces. Les obus explosaient sans fin, avec acharnement, ne laissant à découvert que de rares parcelles de la plage. Il s’engouffra dans l’une d’elle. Elle qui jamais ne pourra lui faire de mal. il atteignit une pente. Chaque battement de son coeur était un miracle. Il zigzaguait, mitraillait toute forme mouvante. Il atteignit un bunker. Elle qui rêvait de vivre dans une ferme aux ombres dorées. Il envoya une puis deux puis trois grenades puis s’engouffra dans la poussière, la puanteur. Il se retrouva face à cet homme. Appuyant machinalement sur son fusil automatique. Il ne l’avait pas vu, trop concentré à ôter des vies. Alors il s’approcha et avec toute l’énergie qui lui restait, avec tout le râle qui le hantait, il l’abattit froidement de sa lame, répétant le geste du boucher autant de fois qu’il lui fallu pour oublier son visage. Le silence tomba. Il s’écroula. Il commença à s’éprendre de spasmes violents, oubliant son être. D’un réflexe, sa main vint chercher la photo. Il la reconnu. Il sourit. Il pleura. Il était en vie.
Déjà se faisaient happées par les branches brumeuses les images noircies du passé.
D’un pas aveugle et mouillé j’avançais sur le sol meuble, recouvert de feuilles mortes, décomposées, en perte de leur peau jadis flamboyante. A chaque avancée je broyais d’éparses squelettes d’arbres secs. Je suspectais effrayé les caches inaccessibles à mon regard de m’épier, de me suivre à chacun de mes craquements involontaires. Ils savaient pour mon devenir, ils ont toujours su. Jamais ils ne le dévoileraient.
Je me laissais guider par un filet de lumière qui au loin perçait. Plus je le regardais, le fixais, plus son intensité grandissait, s’étalait dans mes rétines jusqu’à éblouir toute forme du réel. Tout ce blanc brûlait mes désirs d’espoir et commençait à pénétrer mes peines. Alors de rage je ferma les yeux, je battis mes bras et mes mains à travers un cri sans fin et couru affolé sans me retourner. J’oubliai le chemin, j’oubliai les repères, j’oubliai mes peurs. Mes jambes se consumaient sous leur folie excitatrice. La douleur harponnait mes muscles mais au lieu de les terrasser elle relançait l’afflux sanguin enfin libéré. Les larmes coulaient entre les plis de ma peau et venaient soulager mes bonheurs arides. Je ne me souciais plus de la pesanteur des troncs et de leurs extensions, du vol rasant des corbeaux siffleurs. J’étais ma jeunesse, j’étais mon présent.